Grèves sans précédent dans les universités britanniques : les retraites ne sont que la partie émergée de l’iceberg

FONTE EQUALTIMES.ORG

 

Pendant 14 jours répartis sur quatre semaines de février à mars, de nombreuses universités parmi les plus prestigieuses du Royaume-Uni sont au point mort à cause de la grève organisée par les professeurs pour protester un nouveau régime de retraite qui réduirait leurs pensions de 10.000 livres sterling (11.200 euros ou 13.900 dollars US) par an.

La proposition supprimerait tous les revenus garantis de la retraite et les transférerait tous vers un “régime à cotisations définies” soumis aux caprices des marchés boursiers, ” expliquait un porte-parole du syndicat University and College Union (UCU) à Equal Times à la veille de la grève.

Cette grève est sans précédent en raison de l’ampleur des mesures de réduction, mais aussi du fait que nous avons essayé d’éviter cette action en tentant de ramener le représentant des employeurs, Universities UK, à la table des négociations. Malheureusement, l’association n’a pas voulu dévier de sa ligne dure, ce qui signifie que nos membres estiment qu’ils n’ont pas d’autre choix que de suspendre leur travail et de faire grève afin de défendre leurs pensions. “

En dépit de ce que l’UCU avait appelé la ” ligne dure ” d’Universities UK, l’UCU a fait une déclaration au début du mois de mars, au cours de la troisième semaine de grève : ” Un engagement constructif s’est produit concernant les problèmes délicats du différend. D’autres discussions sont prévues pour les deux prochains jours. ” Toutefois, la grève continue.

Soixante-quatre universités participent à la grève, tandis que quelques autres institutions n’ont pas atteint le seuil de participation de 50 % requis pour prendre part à la grève. Par ailleurs, de nombreuses institutions plus jeunes sont couvertes par un régime de retraite différent.

Jamie Matthews est professeur de sociologie à Goldsmiths, University of London. ” Si j’ai la chance et que je peux faire carrière à l’université, j’en serai plus pauvre quand je serai vieux, ” déclare-t-il au sujet de la réforme du régime des retraites qui a été proposée.

Près de la moitié des travailleurs du monde universitaire sont sous contrat précaire, qu’il s’agisse d’un contrat à durée déterminée ou horaire, et Matthews en fait partie. Il estime qu’il est essentiel qu’une carrière universitaire assure une sécurité en matière de retraite.

Les conditions post-retraite d’autres professions sont terribles, alors qu’il s’agit assurément d’une profession relativement privilégiée. Mais cela ne doit pas se traduire par un nivellement par le bas. Il semble probable qu’au cours de ma vie professionnelle future les retraites subissent des attaques et il est donc d’autant plus important de fixer des limites et de tenter de les maintenir. “

Qu’en est-il des étudiants ?

Le nombre sans précédent de jours de grève survient à un moment de l’année où les étudiants sont aux prises avec des échéances pour remettre leurs dissertations alors qu’ils commencent à préparer leurs examens.

La nature même du milieu de travail universitaire signifie que ce genre d’action affectera certainement les étudiants, et toutes les personnes que je connais sont vraiment affligées du fait que l’employeur nous a forcés à adopter cette position, ” explique Matthews. Il déclare qu’en dépit des désagréments et de l’anxiété, la plupart des étudiants sont largement favorables, mais ” certains d’entre eux nous médisent probablement en silence “.

Les étudiants contractent une dette énorme pour obtenir cette éducation, et on les encourage à envisager cette relation comme une relation client, et dans cette logique, “on ne leur donne pas ce pour quoi ils ont payé“. “

Certains étudiants se servent de la marchandisation de l’éducation pour afficher leur solidarité avec leurs professeurs grévistes. Au King’s College, qui fait également partie de l’Université de Londres, quelques étudiants demandent que l’université leur rembourse l’intégralité de leurs droits d’inscription pour les jours de grève.

Le fait que nous soyons forcés de payer pour nos études est injuste et cela exerce une pression financière sur les étudiants les menant à se ranger derrière les piquets de grève. Si les universités insistent pour que nous payions, nous exigerons le remboursement de notre argent en solidarité avec nos professeurs grévistes, et ce, afin de lutter contre notre exploitation par les universités, ” explique Robert Liow, qui étudie le droit à King’s College et soutient la campagne.

Dans tout le pays, 126.000 étudiants ont signé des pétitions analogues et le King’s College a accepté de mettre de côté les économies salariales découlant de la grève et de les consacrer au profit des étudiants.

En 2012, les frais d’inscription dans les universités anglaises et galloises (l’Écosse gère un système différent et maintient des diplômes de premier cycle gratuits) ont augmenté jusqu’à un maximum de 9000 livres sterling (10.111 euros ou 12.580 dollars US) par an. Les frais d’inscription ont remplacé une grande partie du financement des universités par le gouvernement, mais ceux-ci ont augmenté la dette moyenne à l’obtention du diplôme pour la porter à plus de 50.000 livres sterling (56.000 euros ou 69.000 dollars US). Étant donné que le système de remboursement est tributaire du revenu, on s’attend à ce que les trois quarts des diplômés ne gagnent jamais assez d’argent que pour rembourser la totalité de leurs dettes.

À peine six ans après la réforme, le caractère intenable du régime de financement fondé sur la dette est de plus en plus amplement reconnu. Le 19 février 2018, la Première ministre britannique Theresa May a annoncé une révision du système de financement, mais a cependant écarté la suppression des frais d’inscription.

L’UCU estime que cette révision n’aborde pas suffisamment les problèmes liés au système de financement. ” Le caractère insoutenable du système de financement actuel est une problématique particulièrement urgente qui continuera à exercer une pression sur l’ensemble du système, ” déclare le porte-parole, ajoutant que les changements en matière de libre circulation provoqués par la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne constitueront également des défis pour les universités.

La commercialisation de l’éducation

Selon Matthews, cette réforme contestée des retraites s’inscrit dans la lignée de la ” commercialisation ” du secteur universitaire. ” Au cœur de cette réforme se trouvent le démantèlement du risque collectif (risque actuellement distribué parmi tous les travailleurs du régime) et l’individualisation dudit risque. Nous observons les processus associés de financiarisation, la concurrence accrue et le sapement des formes de collectivité qui ont sous-tendu des réformes comparables à l’ère néolibérale, ” déclare-t-il.

En qualité de professeur universitaire, il est témoin des changements dans la façon dont les étudiants abordent leurs études ” avec un sens beaucoup plus prononcé que celles-ci constituent un investissement dans un projet d’autocréation auquel nous sommes tous appelés en tant que sujets néolibéraux.

La conséquence est que les étudiants sont plus exigeants et certainement plus stressés. Le coût de ces changements en matière de santé mentale est évident pour quiconque en a été témoin.

L’année passée, le gouvernement britannique a adopté une nouvelle loi sur l’enseignement supérieur et la recherche. Cette loi introduisait un cadre d’excellence pour l’enseignement (Teaching Excellence Framework), un système de mesure complexe visant à mieux éclairer les choix des élèves et à identifier et promouvoir l’excellence pédagogique.

Toutefois, d’aucuns craignent que les indicateurs mesurés (satisfaction des étudiants, rétention et nombre de diplômés) n’aient pas grand-chose à voir avec l’enseignement en soi. L’UCU a exprimé son inquiétude quant au fait que les universités pourraient au contraire s’attacher à cibler ces indicateurs en abandonnant notamment l’offre de cours dans les domaines des arts et des sciences humaines, domaines dont les diplômés ne gagnent pas beaucoup d’argent, ou encore en hésitant à élargir leur type de public, car les revenus des diplômés sont davantage influencés par le milieu familial, le genre ou le lieu de résidence des étudiants que par la qualité de l’enseignement lui-même.

Le Royaume-Uni n’est pas le seul pays à introduire des réformes éducatives à orientation commerciale. L’année dernière, le Danemark, où l’université est gratuite, a adopté une réforme qui lie le financement des universités au temps nécessaire pour obtenir un diplôme et aux taux d’emploi des diplômés. Elle limite également le nombre de diplômes de premier cycle qu’un étudiant peut obtenir, afin de pousser les étudiants à décrocher leur diplôme plus rapidement.

En Finlande, le personnel de sept universités a organisé une journée de grève au début du mois de mars afin de faire entendre leur voix concernant les salaires. Les syndicats représentant le personnel universitaire ont également fait part de leurs préoccupations quant aux conditions du travail dans le domaine de la recherche et au recours aux contrats temporaires dans les universités.

Par ailleurs, en février, les syndicats d’étudiants français ont protesté les projets de réforme de l’accès à l’université et du baccalauréat. Le gouvernement souhaite que les étudiants se spécialisent plus tôt, en choisissant quelques matières, ce que le Syndicat national de l’enseignement supérieur critique, qualifiant cette mesure de sélective et craignant qu’elle ne désavantage les étudiants issus d’établissements scolaires où les options sont moins nombreuses ou encore ceux issus de familles qui ne les guideront pas tout au long du processus.

Une réforme de l’enseignement supérieur est également en cours en Australie, où les plans du gouvernement visant à réduire le financement et à abaisser le seuil de remboursement des prêts étudiants se sont heurtés à une forte opposition.

Renversement de tendance ?

Certains exemples s’inscrivent toutefois dans une tendance inverse. L’année dernière, le nouveau gouvernement néo-zélandais promettait d’instaurer progressivement la gratuité de l’éducation dès cette année. En Grande-Bretagne, le parti travailliste dans l’opposition a fait une promesse similaire.

” La mise en place d’un système d’éducation totalement gratuit supprimerait le fardeau de la dette des diplômés et le fait de financer ce système en taxant les riches et les entreprises qui profitent des diplômés universitaires permettrait de soulager les contribuables britanniques moyens de cette charge, ” déclare Liow.

Matthews pense que la grève concernant les retraites montre qu’il existe une vision différente de l’université. ” Naturellement, il s’agit d’une menace matérielle immédiate, mais dans la mesure où la réforme proposée incarne toutes ces attaques plus profondes contre la valeur et les valeurs de l’éducation, elle catalyse la possibilité d’une critique plus profonde et d’un activisme plus persistant, ” déclare-t-il.

Les signes sont déjà visibles. Des centaines d’étudiants de Goldsmiths se sont rassemblés à l’extérieur de l’université le 22 février à l’occasion de la première journée de grève, avec des manifestations réunissant des milliers d’étudiants, des occupations et une solidarité étudiante réitérée dans de nombreuses autres universités du Royaume-Uni.

 

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